*Ce blog a été initialement publié sur le site web de Better Evaluation et est reproduit ici. La version originale est disponible ici
Tout le monde en parle, mais tout le monde ne l'évalue pas. Cet article présente le cadre du CGIAR pour l'évaluation de la mise à l'échelle.
Introduction
La mise à l’échelle est l’un des concepts les plus utilisés et les moins précisément définis dans le domaine du développement international. Les bailleurs de fonds la financent. Les chercheurs l’étudient. Des programmes sont conçus autour. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’évaluer si les efforts de mise à l’échelle fonctionnent réellement, le secteur reste largement silencieux.
Comme le soulignent les travaux récents de la Communauté de pratique sur la mise à l’échelle 2025 (CoP), la mise à l’échelle est essentielle à l’efficacité du développement ; pourtant, les normes et outils internationaux existants — tels que ceux du Comité d’aide au développement de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE-CAD) et du Réseau d’évaluation des performances des organisations multilatérales (MOPAN) — n’offrent que des orientations limitées sur la manière d’évaluer l’approche d’une organisation en matière de mise à l’échelle ou ses performances dans le cadre de projets et de programmes de mise à l’échelle. Une note technique récente du Service indépendant de conseil et d’évaluation (IAES) du CGIAR tente de combler cette lacune. Rédigée conjointement par deux experts indépendants, John Gargani et Hezekiah Agwara, en collaboration avec l’équipe de la fonction d’évaluation de l’IAES, cette note a ensuite été examinée par un large éventail de parties prenantes concernées par la mise à l’échelle.
Cet article s’appuie sur ces travaux pour démontrer pourquoi l’évaluation de la mise à l’échelle nécessite sa propre logique d’évaluation, et pour en décrire les implications concrètes.
Le défi de la définition
L’un des premiers défis liés à l’élaboration de lignes directrices pour l’évaluation de la mise à l’échelle consiste à s’accorder sur la signification de ce terme dans le contexte de la recherche pour le développement, et plus particulièrement au sein du CGIAR. Le concept traditionnel assimile la mise à l’échelle à la croissance : plus d’utilisateurs, plus de sites, une portée plus large. Selon les auteurs de la note, ce point de vue n’est pas faut, mais il occulte autant qu’il révèle. Il part du principe que « plus grand » est toujours synonyme de « meilleur » — qu’une augmentation du nombre de personnes touchées entraîne une augmentation proportionnelle de l’impact. Dans la réalité, la mise à l’échelle fonctionne rarement ainsi. C’est pourquoi la note adopte délibérément une vision plus large.
Une définition plus large se concentre plutôt sur le changement souhaité : la mise à l’échelle consiste à modifier délibérément l’échelle opérationnelle — la manière dont une intervention de mise à l’échelle agit, au profit de qui et avec quelle intensité — afin d’obtenir des résultats différents de ceux qui auraient été obtenus autrement. Ce changement est important pour l’évaluation, car il soulève des questions que la définition plus restrictive élude : différents, en quoi ? Meilleurs pour qui ? À quel coût pour les autres ? Durables dans quelles conditions ?
La même logique s’applique aux innovations. Le dernier glossaire du CGIAR sur le suivi, l’évaluation, l’apprentissage et l’évaluation d’impact (MELIA) définit une innovation comme un résultat présentant « un fort potentiel de contribution à des impacts positifs lorsqu’il est utilisé à grande échelle ». Les auteurs de la note adoptent une définition plus ample pour inclure la manière dont la mise à l’échelle est menée, considérée en soi comme une innovation potentielle : le regroupement d’innovations fondamentales et complémentaires avec des conditions favorables, la conception de modèles de partenariat et l’enchaînement des voies de mise à l’échelle. Les évaluateurs doivent comprendre non seulement ce qui fait l’objet de la mise à l’échelle, mais aussi l’ensemble des éléments d’innovation nécessaires à son fonctionnement, ainsi que le degré de maturité de chaque composante.
Ces exemples ne sont pas strictement théoriques ; ils déterminent ce que les évaluateurs cherchent, les données qu’ils collectent et les conclusions auxquelles ils peuvent parvenir.
Élaboration d’un cadre d’évaluation à la croisée de deux domaines
Le cadre élaboré dans la note technique utilise les critères d’évaluation de l’OCDE-CAD, s’appuie sur le cadre et la politique d’évaluation du CGIAR (2022) et s’inspire du cadre de travail du CGIAR sur la qualité de la recherche pour le développement, d’où l’inclusion d’un critère de qualité scientifique. La note est ensuite adaptée au contexte de la mise à l’échelle et met en correspondance les questions d’évaluation avec dix principes spécifiques à la mise à l’échelle. Ce cadre se présente sous la forme d’un « menu » : un ensemble de critères, de principes et de questions que les utilisateurs sélectionnent en fonction de leur contexte, des enjeux que les parties prenantes ont le plus besoin de clarifier.

Source : Note technique sur la mise à échelle (CGIAR, 2026)
L’architecture du cadre
Le cadre organise trente questions d’évaluation autour de cinq critères et de dix principes. Il est important de noter que ces questions ne sont pas appropriées pour l’évaluation d’impact ; elles se concentrent sur le processus, la performance et le degré de probabilité d’atteindre un impact.
Les trois exemples ci-dessous illustrent ce que cette réinterprétation signifie dans la pratique et en quoi elle s’écarte de l’évaluation conventionnelle :
Dans une évaluation de programme standard, la pertinence consiste à déterminer si l’intervention répond à un besoin réel. Dans une évaluation de mise à l’échelle, elle consiste à vérifier si le problème a été validé auprès des personnes qui utiliseront l’innovation, si la demande a guidé le choix de ce qui est mis à l’échelle, et s’il existe une ambition de mise à l’échelle claire et consensuelle — précisant qui en bénéficie, à quelle échelle, d’ici quand, à quel coût et en évitant quels préjudices potentiels.
L’efficacité ne se concentre plus uniquement sur la question de savoir si un programme a produit ses résultats et ses effets, mais consiste à se demander si les partenariats de mise à l’échelle sont véritablement co-créatifs, si une diligence raisonnable a été exercée quant à la capacité et à la volonté des partenaires de pérenniser la mise à l’échelle au-delà du financement du projet, et si des mesures d’atténuation sont en place pour les populations et les écosystèmes vulnérables.
Dans une évaluation de la mise à l’échelle, la durabilité va au-delà de la simple question de savoir si les résultats d’un programme persisteront. Elle consiste à déterminer s’il existe une stratégie de sortie crédible pour l’organisme de mise en œuvre et ses principaux partenaires, soutenue par des engagements financiers concrets de la part des partenaires, et si la vision d’un impact à long terme à grande échelle est réaliste sans une implication directe et continue de l’institution de recherche. Une mise à l’échelle qui dépend en permanence de programmes financés par des bailleurs de fonds n’est pas véritablement une mise à l’échelle.
La note technique offre également un point de départ pratique pour l’application du cadre. Avant de pouvoir entamer toute évaluation, il convient de répondre à une série de questions fondamentales. Ces questions permettent de déterminer si l’effort de mise à l’échelle est évaluable et de le remettre dans le contexte du portefeuille dont il fait partie. Elles vont de la clarification de ce qui est mis à l’échelle et de la manière dont cela a été sélectionné, à la formulation de l’ambition de mise à l’échelle et de la théorie expliquant pourquoi celle-ci produira un impact, en passant par la compréhension du portefeuille plus large dont l’innovation est issue. Ensemble, ces questions établissent la base pour l’évaluation. Ces questions préliminaires sont présentées ci-dessous.
Tableau. Comment se préparer à une évaluation de la mise à l’échelle
| # | Question clé | Concepts/outils associés |
| 1 | Qu'est-ce qui fait l'objet de la mise à l'échelle ? | Innovation, groupe d’innovations, etc. |
| 2 | Comment a-t-on procédé au choix ? | Préparation à la mise à l'échelle ; grille d'évaluation |
| 3 | Quelle est l’ambition ? | Déclaration d’ambition en matière de mise à l’échelle |
| 4 | Pourquoi cela fonctionnera-t-il ? | Thèse; théorie du changement; effets de la mise à l'échelle |
| 5 | Comment la mise à l'échelle va-t-elle se dérouler ? | Thèse de mise à l'échelle ; carte du processus |
| 6 | Qui sont les partenaires ? | Feuille de route de la mise à l'échelle |
| 7 | Qu'est-ce qu'une mise à l'échelle réussie ? | Grille d'évaluation pour la notation |
| 8 | Quel est le portefeuille d’innovations en cours de développement en vue d’une mise à l’échelle ? | Modèle du « pipeline perforé » ; matrice de transition |
Source : Note technique sur la mise à l’échelle (CGIAR, 2026)
Il est nécessaire de définir clairement la mise à l’échelle, mais cela n’est pas suffisant. Les évaluateurs doivent également savoir ce qu’ils évaluent dans le programme, comment on en est arrivé là, et comment sont prises les décisions d’aller de l’avant, d’adapter ou d’abandonner le projet. La qualité de ces décisions en amont détermine tout ce qu’une évaluation pourra ensuite révéler.
Comment fonctionnent les questions
Les questions du cadre ne constituent pas une liste stricte. Il s’agit d’un ensemble structuré de questions analytiques conçues pour déterminer si la logique reliant un effort de mise à l’échelle à ses résultats escomptés est cohérente, fondée sur des données probantes et suffisamment solide pour résister aux changements dynamiques que la mise à l’échelle entraîne inévitablement.
Certaines questions portent sur la thèse de la mise à l’échelle : l’argument central expliquant pourquoi la mise à l’échelle de cette innovation (par ces voies et en utilisant ces stratégies) produira de meilleurs résultats que l’alternative. Cette thèse tient-elle la route ? Est-elle étayée par des données factuelles ? A-t-elle été testée face à d’autres explications possibles ?
D’autres se concentrent sur la théorie du changement liée à la mise à l’échelle : le modèle plus détaillé de la manière dont la mise à l’échelle devrait se dérouler, et de la façon dont le contexte évoluera au fur et à mesure. Cette théorie est-elle linéaire, supposant une relation stable entre la portée et l’impact ? Ou tient-elle compte de la possibilité que la mise à l’échelle modifie le contexte, ce qui, à son tour, modifiera les résultats de cette mise à l’échelle ? Cette dernière hypothèse est presque toujours plus proche de la réalité.
La place de l’évaluation dans le portefeuille d’innovations du CGIAR
Les sections précédentes ont décrit ce que signifie la mise à l’échelle et comment un cadre d’évaluation peut s’articuler autour de ce concept. Cependant, dans la pratique, les organisations telles que le CGIAR ne mettent pas à l’échelle les innovations une par une. Elles gèrent des portefeuilles — de vastes ensembles diversifiés d’innovations à différents stades de développement, ciblant différentes zones géographiques, différents groupes d’utilisateurs et différents domaines d’impact. Le portefeuille du CGIAR contient actuellement plus de 1 000 innovations actives. Sans suivi et évaluation systématiques, fondés sur des données probantes, des performances en matière d’innovation au sein de ce portefeuille, les organisations en sont limitées à faire des suppositions.
C’est ce qui rend la gestion de portefeuille d’innovations indispensable. La gestion de portefeuille d’innovations considère ce dernier comme un « pipeline » dans lequel les innovations progressent à travers des étapes définies — de l’idée au prototype, puis au projet pilote, à la mise à l’échelle et enfin à l’utilisation durable. À chaque transition, des critères d’évaluation sont appliqués via un processus appelé « stage-gating » : des points de décision structurés où les données relatives à l’état de préparation à la mise à l’échelle, à la maturité du partenariat, à la validation de la demande et aux risques déterminent si une innovation doit avancer, être adaptée ou être abandonnée. Il en résulte un « pipeline perméable » de par sa conception. Un portefeuille bien géré prévoit un taux d’attrition, car toutes les innovations ne peuvent ni ne doivent atteindre une échelle industrielle. La question est de savoir si ces décisions sont prises sur la base de données factuelles ou en raison de l’inertie, d’un attachement personnel ou d’une commodité institutionnelle.
Une évaluation systématique au niveau du portefeuille fournit l’information nécessaire à la prise de décisions difficiles mais indispensables : où investir, quelles priorités reléguer au second plan et comment répartir des ressources limitées entre des ambitions de déploiement concurrentes.
Conclusion
La mise à l’échelle ne consiste pas simplement à faire davantage de ce qui fonctionne. Il s’agit d’un type d’intervention distinct qui nécessite une évaluation rigoureuse à part entière. Les innovations actuellement mises à l’échelle dans le cadre du développement agricole façonneront les systèmes alimentaires, les moyens de subsistance et les écosystèmes pendant des décennies. Il est essentiel d’utiliser correctement la mise à l’échelle. C’est en utilisant correctement l’évaluation de la mise à l’échelle que nous déterminerons si nous avons réussi et comment nous pouvons faire mieux.
La science de l'évaluation de la mise à l'échelle est récente, et les orientations présentées dans la note technique seront mises à l'épreuve et affinées par la pratique. Il n'existe pas encore de normes de référence permettant de porter des jugements évaluatifs. Les évaluateurs peuvent décrire les performances d'une démarche de mise à l'échelle, mais pour en tirer des conclusions évaluatives, des critères convenus sont nécessaires, et ceux-ci varieront selon le contexte. Leur élaboration fait partie du travail qui nous attend.
Remerciements
Les idées présentées dans cet article reflètent les contributions tant des auteurs de cet article que des auteurs de la note technique sur la mise à l’échelle, ainsi que celles des collègues du CGIAR et des contributeurs externes qui ont participé à l’élaboration de cette note.