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- Evaluation results
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- Gestion axée sur les résultats
Au fil des années, j'ai contribué à la conception et à la mise en œuvre de nombreux projets de développement dont les théories du changement reposaient sur un ensemble d'hypothèses bien connues: des cadres politiques adéquats, des conditions économiques prévisibles, des marchés fonctionnels, des infrastructures et des services fiables, et des conditions de sécurité sûres. Ces projets ont également tendance à supposer que les chocs climatiques ne perturberont pas leur mise en œuvre, que les institutions ont la capacité d’agir et que les dynamiques sociales et comportementales resteront favorables.
Les cadres de gestion axée sur les résultats définissent les hypothèses comme «les conditions nécessaires qui doivent exister pour que les relations énoncées dans la théorie du changement se réalisent comme prévu»¹. En d’autres termes, elles s’inscrivent dans la logique du projet et déterminent la manière dont les résultats sont censés se concrétiser. Les projets reposent donc sur l’espoir que certaines conditions externes seront remplies et perdureront tout au long de la mise en œuvre. Sur la base de mes observations, c’est souvent là que le bât blesse. Dans les contextes fragiles, les conditions évoluent, les institutions perdent leurs capacités et les perturbations font partie intégrante du fonctionnement de l’environnement.
Lorsque ces conditions ne sont plus réunies, les projets continuent de fonctionner comme prévu. À ce stade, que sont-ils encore en mesure d’apporter? Que se passe-t-il alors?
Quand l’instabilité définit le cadre d’intervention
Prenons l’exemple des Caraïbes. Les projets sont souvent conçus en s'appuyant sur l’hypothèse irréaliste selon laquelle le climat ne perturbera pas leur mise en œuvre. Or, la région se trouve dans le bassin des ouragans de l’Atlantique, où des cyclones tropicaux ont lieu chaque année. Selon l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), une saison moyenne produit environ 14 tempêtes nommées chaque année, dont plusieurs atteignent la force d’un ouragan².
Ce phénomène n’est pas propre aux Caraïbes. Dans certaines régions d’Asie, les projets sont encore conçus en partant du principe que les conflits n’entraveront pas ou n’arrêteront pas complètement la mise en œuvre, même dans des pays où l’instabilité est persistante. Les données du Programme de données sur les conflits d’Uppsala (Pettersson et Öberg, 2024) montrent que des conflits armés actifs perdurent dans des pays tels que l’Afghanistan, le Myanmar, le Pakistan et les Philippines (UCDP, 2024). Les conditions évoluent, les possibilités d'accès changent et les délais sont affectés au cours de la mise en œuvre.
En Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, l’instabilité politique suit un schéma similaire. L’Africa Center for Strategic Studies rapporte que la sous-région a connu une recrudescence de coups d’État entre 2020 et 2023, touchant des pays tels que le Mali, le Burkina Faso, le Niger, la Guinée et le Tchad³. Lorsque de tels coups d'État ont lieu, le financement est souvent suspendu, les partenariats sont mis en attente et les opérations sont restreintes.
Dans ces environnements, l’instabilité n’est pas inhabituelle; elle fait partie intégrante du fonctionnement réel des choses.
Quand la conception d’un projet ignore le contexte
Si un projet dépend de la stabilité dans un contexte fragile, sa conception ne correspond pas aux conditions dans lesquelles il est censé fonctionner. Les organisations doivent être claires quant à leur capacité à opérer dans ces environnements et à leur capacité à produire des résultats dans des conditions instables, en recourant à leurs propres stratégies et à leur expérience ou en collaborant avec des partenaires qui en sont capables.
J’ai trop souvent vu des projets suspendre leurs activités principales en cas d'instabilité et réorienter les financements vers des conférences, des ateliers et des sessions de formation. Ces activités ont peut-être une valeur, mais elles correspondent rarement à l’objectif visé par les financements pour le développement.
Ces projets sont conçus pour soutenir les femmes, les enfants et les jeunes confrontés à des défis graves et souvent urgents. Si l’on attend de ces initiatives qu’elles fournissent des services et des opportunités dans ces environnements, leur conception doit refléter les conditions dans lesquelles elles opèrent.
Concevoir des projets qui réussissent dans l’instabilité
Au lieu de partir du principe que les contextes fragiles se comporteront comme des contextes stables, les projets doivent être conçus pour continuer à fonctionner lorsque la situation change. Et cela va au-delà de la simple mise en place d’un plan d’urgence résilient. Par exemple, les projets peuvent tirer profit d’une collaboration étroite avec des organisations et institutions locales qui opèrent déjà malgré l’insécurité et des conditions en constante évolution.
Le financement se heurte au même problème. Dans les contextes fragiles, le soutien des bailleurs de fonds peut être interrompu par des changements politiques, des sanctions ou des changements de priorités, et lorsqu’un projet dépend d’un seul bailleur de fonds, il y a très peu de marge de manœuvre pour absorber ce type de perturbation. Une combinaison plus large d’options de financement, y compris des partenariats avec le secteur privé ou des approches axées sur les résultats, peut contribuer à réduire ce risque.
Ce ne sont là que quelques exemples parmi les nombreuses autres possibilités que les organisations qui travaillent dans des environnements fragiles examinent peut-être déjà ou pourraient développer davantage. Le principe général est simple: la conception des projets doit refléter les réalités des conditions dans lesquelles ils sont effectivement mis en œuvre.
Références
¹ Affaires mondiales Canada. (2022). La gestion axée sur les résultats pour la programmation de l’aide internationale: un guide pratique. Gouvernement du Canada, Affaires mondiales Canada. p. 15.
https://www.international.gc.ca/world-monde/assets/pdfs/funding-financement/how-to-guide.pdf
² Administration nationale océanique et atmosphérique (NOAA). (2021). Climatologie des cyclones tropicaux: saison moyenne des ouragans dans l’Atlantique (1991-2020).
https://www.noaa.gov/tropical-cyclone-climatology
³ Centre africain d’études stratégiques. (2023). La vague de coups d’État se poursuit en Afrique.
https://africacenter.org/in-focus/africa-crisis-coups/
Pettersson, T. et Öberg, M. (2024). Violence organisée 1989-2023. Journal of Peace Research, 61(4). Données issues du Programme de données sur les conflits d’Uppsala (UCDP), Université d’Uppsala.