Partout dans les pays du Sud, on assiste à un paradoxe: les jeunes évaluateurs sont plus qualifiés que jamais, mais beaucoup restent exclus des instances de direction et de prise de décision.
Un nombre croissant d’évaluateurs émergents sont hautement formés, techniquement compétents et de plus en plus expérimentés. Ils apportent une contribution significative à des évaluations complexes, souvent dans des secteurs clés du développement durable tels que la santé publique, l’agriculture et la résilience climatique. Pourtant, beaucoup continuent d’avoir une influence limitée sur les priorités, les méthodes et les processus décisionnels.
Ce n’est pas un problème de capacités. C’est un problème de système.
Des discussions récentes au sein de la communauté de l’évaluation, notamment lors du Forum «Youth in Evaluation » (2026) et du webinaire «Beyond Degrees: Rethinking Careers and Professionalization in Evaluation» (2026), ont mis en évidence une préoccupation récurrente: ce sont souvent les obstacles structurels, plutôt que les capacités individuelles, qui freinent leur progression.
Repenser le discours sur le «déficit de compétences»
Depuis des années, les efforts visant à renforcer l’évaluation se sont concentrés sur le renforcement des capacités par le biais de diplômes, de programmes de formation et de certifications. Ces investissements restent importants, mais ils n’expliquent pas entièrement pourquoi de nombreux jeunes évaluateurs qualifiés continuent de rencontrer des difficultés pour progresser.
De nombreux évaluateurs émergents sont titulaires de diplômes de haut niveau, appliquent des méthodes mixtes et contribuent à des évaluations complexes et multisectorielles. Pourtant, ils restent sous-représentés dans les instances de direction et de prise de décision.
Cela suggère que le défi réside peut-être non seulement dans le développement des compétences, mais aussi dans la manière dont les opportunités sont structurées et accessibles au sein de la profession.
Des barrières invisibles au sein de l’écosystème de l’évaluation
Les expériences vécues par les jeunes évaluateurs révèlent un ensemble cohérent de contraintes structurelles:
- Une sélection fondée sur l’expérience
Les systèmes de recrutement et d’attribution des marchés privilégient souvent les années d’expérience plutôt que les compétences démontrées. Cela crée un paradoxe bien connu: les jeunes évaluateurs ne peuvent pas acquérir d’expérience sans opportunités, mais ne peuvent pas accéder à ces opportunités sans expérience préalable.
- Des parcours professionnels fragmentés
Contrairement à des professions plus établies, l’évaluation manque souvent de parcours de progression clairs et bien définis. De nombreux jeunes professionnels restent cantonnés à des postes de débutants ou de soutien, sans savoir vraiment comment évoluer vers des responsabilités plus élevées.
- Une dépendance excessive aux diplômes
Les diplômes et certifications sont souvent considérés comme les principaux indicateurs de compétence, alors qu’une grande partie de l’expertise en évaluation s’acquiert principalement par la pratique.
- Un encadrement et un parrainage limités
L’accès à la formation s’est élargi, mais les opportunités d’encadrement et de parrainage structurés restent limitées. Sans elles, les jeunes évaluateurs ont souvent du mal à se constituer des réseaux professionnels, à gagner en visibilité et à accéder aux parcours de direction.
- Le «piège de l’assistant»
De nombreux systèmes intègrent de jeunes professionnels en tant que collecteurs de données ou assistants de recherche, mais n’investissent pas dans leur transition vers des rôles de concepteurs, de dirigeants ou de décideurs. Dans de nombreux projets d’évaluation, les jeunes professionnels sont systématiquement affectés à des tâches de collecte de données, mais sont rarement impliqués dans la conception de l’étude, la prise de décision méthodologique ou les discussions avec les clients. En conséquence, les opportunités pour développer des compétences en leadership et façonner les processus d’évaluation restent limitées.
Ces défis reflètent la manière dont la profession d’évaluateur est structurée, déterminant ainsi qui progresse et quelles perspectives sont valorisées.
Pourquoi cela est-il important pour le développement durable?
Lorsque de jeunes évaluateurs compétents sont exclus des instances de direction et de définition des orientations, le secteur risque de perdre des perspectives essentielles – en particulier celles qui sont ancrées localement, sensibles au contexte et tournées vers l’avenir. Il en résulte un décalage croissant entre les compétences disponibles au sein de la profession et les opportunités offertes pour les mettre en pratique.
Dans un monde en mutation rapide, les systèmes d’évaluation doivent évoluer non seulement pour générer des données factuelles, mais aussi pour garantir que ces données reflètent la diversité des voix et des réalités vécues. Pour les organisations travaillant sur les systèmes alimentaires, fonciers et hydriques, cela revêt une importance particulière. L’évaluation doit pouvoir refléter les réalités des communautés confrontées au stress climatique, à l’insécurité alimentaire et aux changements environnementaux. Renforcer les parcours des jeunes évaluateurs n’est donc pas seulement une question de développement professionnel; cela s’inscrit dans la construction de systèmes d’évaluation davantage ancrés localement, adaptatifs et pertinents pour le développement durable.
De la participation au pouvoir
Des progrès notables ont été réalisés pour élargir la participation des jeunes à l’évaluation. Des plateformes telles qu’EvalYouth et les réseaux régionaux d’évaluation ont ouvert l’accès à des conférences, à des espaces d’apprentissage et à des expériences de terrain.
Dans de nombreux cas, cependant, l’inclusion des jeunes reste superficielle. Les jeunes évaluateurs collectent des données mais ne définissent pas les questions de recherche. Ils participent à des forums mais ne définissent pas les ordres du jour.
Pour aller au-delà d’une inclusion symbolique, il faut créer des opportunités permettant aux jeunes évaluateurs de:
- diriger des activités d’évaluation et des axes de travail;
- contribuer à la conception méthodologique et à la prise de décision;
- leur donner les moyens d’influencer les priorités d’évaluation.
Un défi systémique et non un problème de talents
Relever ces défis nécessite davantage que de simplement élargir l’accès à la formation. Cela exige également des changements dans la manière dont les carrières sont structurées, dont l’expertise est reconnue et dont les opportunités de leadership sont réparties.
En fin de compte, le défi ne se résume pas à une simple question de capacités. Si la formation reste importante, elle ne peut à elle seule lever les obstacles institutionnels et structurels qui déterminent qui, au sein de la profession, acquiert de l’expérience, gagne en visibilité et se voit offrir des opportunités de leadership.
Les jeunes évaluateurs apportent déjà leur contribution à la profession. La question est de savoir à quelle vitesse la profession s’adaptera pour mieux tirer parti de ce talent.