Pourquoi la coopération Sud-Sud et triangulaire est importante
Entre mai et juin 2025, EvalforEarth a organisé une discussion en ligne dynamique sur le thème: Maximiser l'impact de la coopération Sud-Sud et triangulaire (CSST) à travers l'évaluation dans une configuration de l'assistance en pleine évolution. Ce sujet reflète le constat croissant de l'augmentation de la CSST, pas uniquement en taille et en visibilité mais en termes de pertinence dans l'évolution du paysage mondial actuel. Comme l'a souligné le Bureau des Nations Unies pour la coopération Sud-Sud (UNOSSC), la CSST représente une évolution des modèles traditionnels donateur-bénéficiaire vers des partenariats horizontaux basés sur le respect mutuel, la solidarité et des objectifs de développement partagés[1]. De même, le PNUD décrit la CSST comme jouant un «rôle indispensable dans le paysage actuel du développement»[2], permettant aux pays du Sud mondial d'échanger des solutions innovantes fondées sur leurs propres expériences de développement. N'étant plus un geste symbolique ou une approche périphérique, la CSST modifie activement la manière dont les pays collaborent – en mobilisant des ressources, des technologies et des connaissances appropriées au contexte et souvent plus efficaces en termes de coûts.
[1] Bureau des Nations Unies de la coopération Sud-Sud. Cooperation Beyond Convention: South-South and Triangular Cooperation in a Changing Global Landscape. [La coopération au-delà des conventions: La coopération Sud-Sud et triangulaire dans un paysage mondial en pleine évolution].(2019) Independent-Report_webversion.pdf
Cependant, à mesure que la CSST gagne en importance, le besoin d'évaluations crédibles et systémiques devient plus urgent. Les évaluations contribuent à placer la CSST au-delà de la rhétorique politique ou des formalités diplomatiques en veillant à ce que cette collaboration apporte des effets de développement tangibles et inclusifs. Elles soutiennent également l'institutionnalisation de la CSST comme modalité de développement sérieuse axée sur les résultats, capable d'influencer les programmes politiques nationaux et mondiaux. Ainsi, l'évaluation de la CSST renforce la redevabilité mutuelle en démontrant ses résultats à tous les partenaires. Elle promeut également l'apprentissage, en aidant les pays et les institutions à identifier ce qui fonctionne et pour quelles raisons.
Les défis de l'évaluation de la CSST
L'évaluation de la CSST apporte son propre lot de défis. Elle doit répondre aux difficultés habituelles communes présentes dans les évaluations traditionnelles, tout en prenant en compte les principes distincts de la CSST – solidarité, avantage mutuel et appropriation nationale – en assurant que ces valeurs ne soient pas purement symboliques mais se reflètent également pleinement dans la pratique et les effets mesurables. Certains défis spécifiques de l'évaluation de la CSST identifiés par les contributeurs à la discussion sont présentés ci-après:
Tout d'abord, les évaluations de la CSST ne disposent pas d'un cadre normatif largement accepté, ce qui reflète la variété des pratiques, des contextes et des principes qui sous-tendent cette forme de coopération. La CSST est intrinsèquement différente, souvent informelle et déterminée par des dynamiques politiques, économiques et historiques spécifiques au contexte. En tant que modalité récente et dynamique de coopération, la CSST doit encore être institutionnalisée pleinement dans les systèmes de développement mondiaux. Son fondement sur le respect mutuel, l'appropriation nationale et la non-interférence complique davantage l'établissement de cadres d'évaluation standardisés. Les évaluations peuvent être perçues comme des jugements externes, ce qui soulève des questions quant à la souveraineté, à l'appropriation et aux risques sur la réputation.
Ceci étant, certaines organisations des Nations Unies ont fait des avancées importantes pour promouvoir les cadres d'évaluation de la CSST. Le Plan d'évaluation de l'UNOSSC (2022-2025) affirme par exemple que les évaluations devraient suivre les standards/lignes directrices du Groupe des Nations Unies pour l'évaluation, les Lignes directrices et la politique d'évaluation du PNUD, le cas échéant, et prendre en compte les principes de la CSS. Le Plan note que les évaluations de l'UNOSSC peuvent prendre comme référence les principes suivants, le cas échéant: la direction et l'appropriation nationale, l'avantage mutuel, l'égalité et l'horizontalité, la non-conditionnalité et la complémentarité avec la coopération Nord-Sud[1]. Malgré ces avancées, une adoption et une institutionnalisation plus larges restent limitées. La Revue à mi-parcours du Cadre stratégique de l'UNOSCC a identifié «le suivi, l'évaluation et le rapportage de la coopération Sud-Sud et triangulaire comme étant une faiblesse principale»[2], en soulignant la nécessité d'un travail plus systématique et coordonné pour institutionnaliser ces principes et pratiques d'évaluation.
Par ailleurs, il est tout à fait reconnu que l'approche traditionnelle basée sur des méthodes mixtes – qui combine généralement des méthodes qualitatives et quantitatives dans le cadre d'une théorie du changement prédéterminée – bien que précieuse, est souvent inadaptée pour appréhender les résultats de développement complexes, spécifiques au contexte et non linéaires des initiatives de CSST. Plusieurs obstacles méthodologiques ont été mis en évidence au cours de la discussion d'EvalforEarth:
- Les lacunes en matière d'attribution et de documentation: les initiatives de CSST impliquent souvent des acteurs multiples aux objectifs qui se recoupent et s'accompagnent rarement d'accords formels ou de cadres de résultats solides. Cela rend difficile l'attribution des réalisations et l'élaboration systématique de leçons.
- Systèmes de données et de suivi limités: de nombreuses initiatives de CSST manquent de systèmes intégrés de suivi et évaluation, ce qui rend difficile le suivi de la progression en temps réel ou la supervision cohérente des réalisations.
- Insuffisances des capacités des évaluateurs et des infrastructures: dans de nombreux pays du Sud mondial, les évaluateurs sont confrontés à des contraintes telles qu'une connexion insuffisante à internet, une fourniture d'électricité peu fiable et un accès limité à la formation. Cela entrave leur capacité à appliquer efficacement les approches standardisées – telles que les critères du CAD de l'OCDE – ou les méthodes participatives. La discussion d'EvalforEarth et les rapports de l'UNOSSC ont souligné que les lacunes en matière de capacités d'évaluation et les déficits d'infrastructures numériques restent les principales barrières pour des évaluations de la CSST inclusives.
Bien qu'il n'existe pas d'orientations méthodologiques universellement reconnues adaptées spécifiquement à l'évaluation de la CSST, les participants à la discussion ont échangé sur la manière dont les différentes organisations ont développé des approches qui offrent une direction intéressante. Le CGIAR applique par exemple sa politique de l'évaluation en mettant l'accent sur la Qualité de la Science (QoS) et la légitimité à travers la recherche collaborative et éthique. L'analyse du réseau social (SNA) est l'un des instruments utilisés pour appréhender la complexité des partenariats et l'échange de connaissances dans la CSST. De même, la collecte des effets (Outcome Harvesting) et la cartographie des effets (Outcome Mapping) ont été de plus en plus utilisées pour enregistrer les résultats non linéaires et émergents, surtout dans des contextes complexes et participatifs.
Recommandations tirées de la discussion
La discussion d'EvalForEarth a permis de dégager plusieurs recommandations judicieuses pour améliorer l'évaluation de la CSST:
- Adopter une réflexion systémique: Reconnaître la complexité et l'interconnectivité de la CSST. Les évaluations devraient aller au-delà des évaluations au niveau des projets pour prendre en compte les dynamiques institutionnelles, les environnements politiques et les processus de changements sociaux et comportementaux.
- Promouvoir des approches inclusives et participatives: Les parties prenantes –en particulier les bénéficiaires – devraient être impliquées pas seulement en tant que sources de données mais aussi comme co-créateurs du processus d'évaluation. Cela garantit la pertinence, l'appropriation et l'utilisation plus significative des constatations.
- Intégrer les méthodologies transversales et féministes: Ces cadres permettent d'analyser les dynamiques de pouvoir, de promouvoir la justice sociale et de veiller à ce que les évaluations soient sensibles aux expériences vécues de différentes populations.
- Établir des mécanismes d'assurance de la qualité de l'évaluation: les revues par les pairs, les audits externes et les listes de vérification méthodologiques peuvent renforcer la crédibilité et l'utilité des évaluations de la CSST.
- Renforcer les capacités institutionnelles: un investissement ciblé est nécessaire en matière de formation des évaluateurs du Sud mondial et de création de systèmes soutenant le suivi en temps réel et l'apprentissage adaptatif.
- Encourager les méta-évaluations et les synthèses: l'agrégation des constatations des initiatives de CSST peut apporter des informations stratégiques, révéler des modèles et renforcer l'influence des politiques.
Regarder vers l'avant
Puisque la CSST continue à gagner en importance dans le paysage du développement mondial, la demande d'évaluations crédibles, sensibles au contexte ne cessera de croître. Bien que les difficultés demeurent, la discussion d'EvalforEarth a souligné la richesse des pratiques émergentes et l'engagement des praticiens pour améliorer la manière dont nous évaluons ces collaborations importantes et en tirons des leçons. En adoptant des approches d'évaluation adaptatives, inclusives et fondées sur les valeurs, nous pouvons veiller à ce que la CSST ne continue pas seulement à prospérer mais qu'elle génère un impact transformateur là où c'est le plus important.
[1] UNOSSC Evaluation Plan [Plan d'évaluation de l'UNOSSC]. 2022-25, p. 4-5. UNOSSCEvaluationPlan2022-2025-approved.pdf.
[2] Midterm Review of the United Nations Office for South-South Cooperation Strategic Framework 2022–25 [Revue à mi-parcours du Bureau des Nations Unies pour la coopération Sud Sud du Cadre stratégique de la coopération Sud-Sud 2022-2025]. p. 5. dp2024-12 Annual Report South South.pdf.